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LES COOP EXPLIQUEES A MA GRAND-MERE

On conseille souvent aux chercheurs d’écrire comme s’ils devaient expliquer leurs recherches à leur grand-mère pour avoir l’espoir d’être compris… Si j’expliquais les coop à ma grand-mère, force est de constater qu’elle les connaitrait plus que moi : elle me raconterait ses souvenirs de la fruitière de comté, la coop agricole à laquelle son père achetait ses semences, la coop des ouvriers de son usine qui lui a permis d’acheter son premier lave-linge, et les films de Charlie Chaplin qu’elle a découvert au cinéma muet de la Fraternelle alors que la télé n’existait pas encore… Finalement, ma grand-mère elle les a bien plus côtoyées que moi ces coop ! Alors je vais juste tenter de lui expliquer pourquoi elles existent et pourquoi elles sont différentes des entreprises classiques.

Une coopérative, c’est avant tout des gens qui coopèrent car ils y voient un intérêt. Ces gens peuvent être des personnes qui produisent, qui distribuent ou qui achètent.
- Lorsque ce sont des producteurs qui se réunissent, ils se groupent pour investir dans du matériel qu’ils vont utiliser en commun, par exemple un tracteur, une moissonneuse… et puis au fil du temps des structures de plus en plus sophistiquées : des unités de production, des ingénieurs… C’est comme ça que Limagrain (avec des marques comme Jacquet ou Brossard) ou Sodiaal (avec des marques comme Yoplait ou Candia) sont devenus des géants du secteur agricole tout en appartenant à des agriculteurs.
- Lorsque ce sont des distributeurs qui se regroupent, ils cherchent à regrouper leurs achats auprès des producteurs afin de négocier des prix plus bas ou des produits de meilleure qualité, ou avec des caractéristiques exclusives. Par exemple, les opticiens Atoll peuvent faire fabriquer leurs lunettes en France pour des prix raisonnables car ils sont nombreux et donc le coût de production d’une paire de lunette est moins élevée que s’ils passaient commande de lunettes différentes chacun dans leur coin.
- Lorsque ce sont des consommateurs qui se regroupent pour créer une coop, c’est en général pour pouvoir accéder à un produit ou un service qu’ils ne peuvent pas acheter sinon. Soit tout simplement parce que le produit est trop cher, et le fait de se grouper permet d’obtenir un prix unitaire plus bas. C’est le cas par exemple des coopératives ouvrières ou des coopératives financières. Ainsi, le Crédit Agricole a été créé à l’origine par des agriculteurs qui n’avaient pas accès au crédit bancaire pour moderniser leurs exploitations. Soit l’offre n’existe pas parce qu’elle n’est pas rentable, c’est le cas par exemple de certaines coop étiquetées « d’économie sociale et solidaire » qui vont avoir pour vocation d’aider des populations en difficultés.

- Lorsque ce sont des travailleurs qui se regroupent au sein d’une coop, c’est pour créer leur propre emploi et qu’ils ne pourraient pas le faire seul. Ils sont un peu comme des artisans qui ont besoin de travailler à plusieurs parce que leurs tâches sont imbriquées. Dans ce cas, cela s’appelle une SCOP et on en a beaucoup entendu parler ces derniers temps lorsque des entreprises font faillite et peuvent être rachetées par leurs employés. Pourtant, ce serait une erreur de penser que la SCOP c’est pour les entreprises qui ne marchent pas, en fait, il existe beaucoup de petites SCOP qui sont nées SCOP et qui fonctionnent très bien !

Dans tous ces cas, l’idée de la coop, c’est qu’en unissant leurs forces, les membres de la coop vont acquérir un certain pouvoir sur le marché. Ils feront mieux ensemble ce qu’ils font moins bien ou pas du tout seuls dans leur coin. Pendant longtemps, pour toutes ces raisons, la coop a été assimilée à l’instrument des populations pauvres, qui n’avaient pas suffisamment de capital à investir de façon isolée. Par exemple, les assurances mutualistes ont toujours proposé des produits peu chers pour les personnes les plus défavorisées…

Pour ne pas pâtir de cette image un peu péjorative, les coop ont eu tendance à ne plus dire qu’elles étaient coop. C’est pour cette raison que ma grand-mère en identifie bien plus que moi ! Pour avoir l’air dynamique, innovant et performant à partir des années 80, il valait mieux ne pas s’afficher coop.

Avec la crise, la défiance envers le marché s’est installée. Petit à petit les coop se rendent compte qu’elles ont mieux résisté à toutes ces tempêtes financières pour la bonne raison qu’elles sont détenues par des gens comme vous en moi : ancrés dans le territoire et loin des bulles spéculatives ! Et oui, dans une coop, le membre l’est à vie ! Il a acheté un morceau d’entreprise et il ne peut pas le revendre ou le placer en bourse ou dans les paradis fiscaux… Les membres prennent les décisions sur l’avenir de l’entreprise de manière démocratique sur le principe un homme une voix. Les bénéfices de l’entreprise sont réservés en priorité à l’investissement pour que l’entreprise dure dans le temps. L’excédent est reversé aux membres et non pas à des fonds de pensions… Alors les coop se demandent si elles ne devraient pas expliquer qu’elles sont coop et que cela change certaines choses… mais pas toutes les choses non plus ! Et avec son bon sens légendaire, ma grand-mère dirait qu’à ce stade ça vaut la peine de s’arrêter sur un coin de table pour réfléchir ensemble à tout cela…
… Alors c’est ce qu’on a décidé de faire dans notre chaire de recherche, mais avec des très grandes tables : on étudie avec différentes coop et dans plusieurs pays si ça vaut la peine de se revendiquer du mouvement coop !



Université de Lyon